7 mai 2010 5 07 /05 /mai /2010 09:05

Sirènes gommées

 

Qui ne connaît la légende des sirènes, dont les chants charment les hommes au-delà de la raison ?
 

Un peu d'histoire
 
En 1667, la vie est dure pour les lamantins en Guadeloupe*.

 

En 1998, la Réserve Naturelle du Grand Cul-de-Sac Marin élabore son premier plan de gestion. Un des super-objectifs est de réintroduire le Lamantin (Tricherus manatus), Sirénien probablement disparu des eaux de Guadeloupe au 18ème siècle à cause de la surexploitation (RP Pinchon, 1967)**.  On nous explique à l'époque que c'est un objectif symbolique, qui permettrait de fédérer les différents acteurs pour réhabiliter préalablement le milieu. Et lorsqu'on arriverait à une qualité écologique suffisante, alors on pourrait envisager une réintroduction.

 

En 2002, la DIREN produit une étude faisabilité de la réintroduction, document intéressant, mais peu étayé scientifiquement.
 
En 2009, la Réserve est intégrée par décret au Parc National de la Guadeloupe, qui hérite de fait de cet objectif. Entre-temps, on est passé de l'idée au projet. L'avis des scientifiques est sollicité, non pas sur le bien-fondé d'une telle réalisation, mais sur des questions biologiques, techniques, sociales...
 
2010, le projet avance.

On cerne maintenant un peu mieux les contraintes techniques de l'opération. Il est admis qu'il faudrait réintroduire la forme Antilles plutôt que celle que l’on rencontre en Floride***, qu'il vaudrait mieux prélever des animaux au sein d'une population de taille et de diversité importante (la Colombie semblerait une candidate possible), qu'environ 10 individus devraient être relâchés parmi lesquels 7 ou 8 femelles, qu'au bout de quelques années il serait souhaitable d'échanger les mâles introduits contre de nouveaux, pour apporter de la diversité génétique. Du bon sens et de la logique, néanmoins parfois un peu éloigné des contraintes de la biologie de la conservation en l’absence d’analyse sérieuse en génétique des faibles populations.
 
Moi, simple Toto des Bois, je me pose des questions.

 

  • Pourquoi réintroduire le Lamantin ?
  • Qu'est ce qui a changé dans le milieu qui fait que cette fois-ci, il se maintiendrait ?
  • Depuis 1998, en quoi la qualité écologique du Grand Cul-de-Sac Marin s'est-elle améliorée ?
  • Une telle opération apportera-t-elle un avantage pour la conservation de l'espèce au niveau mondial ?
  • L'espèce a disparu de l'ensemble des petites Antilles, y a-t-il une chance raisonnable pour qu'elle se maintienne en Guadeloupe ?
  • Quelle mine aurons-nous si les boat-manatees passent dans le Petit Cul-de-Sac ou émigrent vers d'autres îles ? 
     
    Ce que j'ai observé lors de mes très rares incursions en bordure de Grand Cul-de-Sac (j'ai horreur de voler à découvert) ne pousse pas à applaudir des deux ailes. Une route a été construite en lisière de forêt marécageuse, et les remblais perturbent probablement les écoulements. La décharge de Sainte-Rose s'est transformée en SITA Espérance, on annonce un important trafic de déchets par camion et bateau. Un pesticide dont je ne dirai pas le nom pollue pour quelques siècles les sols, les eaux, les organismes vivants. Le trafic des bateaux de pêche et de plaisance est loin d'avoir régressé, sans oublier les nouveaux venus : les scooters des mers, autrement appelés Jet skis. Et cerise sur le gâteau, le blanchiment des coraux s'est intensifié, l'écosystème marin n'est pas à la fête.
     
    Le Lamantin est évidemment très sympathique. L'expert scientifique qui suit le projet a même écrit dans la première page de son rapport que les actions de réintroduction étaient "nobles" (Reynolds & Wetzel, 2008). On n'est pas obligé d'être d'accord là-dessus. Par leur action, les humains ont fait disparaître une espèce d'un milieu. On aimerait croire que la faute est réparable. Réintroduction = Rédemption ? Ou bien Réintroduction = Communication ?
     
    Par corporatisme, j'aurais préféré qu'on focalise les efforts (mine de rien, tout cela mobilise du temps, des hommes et de l’argent) sur d'autres espèces. Au hasard : les perroquets, ou alors d’autres espèces en situation critique (mais moins médiatiques) et en train de disparaître aujourd’hui. Les perroquets en plus de l'aspect esthétique rendraient des services en forêt, en participant à la dissémination des graines !  Parce qu'entre nous, l'impact des lamantins sur la fréquentation touristique, je n'y crois pas. A moins d'organiser des visites sur site à grande échelle, ce qui ne paraît vraiment compatible avec la quiétude de notre Sirénien. Et puis qui va expliquer aux pêcheurs et aux plaisanciers qu’il va falloir, comme en Floride, se déplacent au ralenti ?? (je dirais même plus très au ralenti, par rapport aux pratiques et aux réglementations actuelles). Malgré l’attitude respectueuse des usagers de la mer aux USA, le premier critère d’identification des lamantins reste les cicatrices de blessures occasionnées par les hélices.
     
    Je pourrais caqueter pendant des heures sur le sujet, mais je crains de vous lasser. Notre rédaction vous invite à vous exprimer sur le sujet, en laissant des commentaires un peu plus bas... Sirene2.jpg

* “Comme la mer est extrêmement paisible dans ces deux Culs-de-sac et que la mer n’y est pas profonde, on ne saurait croire combien de lamantins, de tortues et tous les autres poissons se plaisent autour de ces îlets. […] Lorsque le canot est à trois ou quatre pas, le vareur darde son coup de toute sa force et lui enfonce le harpon pour le moins demi-pied dans la chair. La varre tombe à l’eau et le harpon demeure attaché à la bête, laquelle est à demi-prise” (Du Tertre, 1667).

 

* Mais comme l’ont signalé Lartiges et al. (2002), quatre ou cinq spécimens enlisés ont été pêchés après cette époque, en 1912, dans le Grand cul-de-sac marin de la Guadeloupe (Anonyme, 1917, 1929). Cependant nous ne savons pas si ces spécimens appartenaient à une population relique de la Guadeloupe ou s’ils provenaient d’une autre île. Lartiges et al. (2004) ont reporté ensuite un témoignage oral considéré comme digne de confiance, qui relate la capture d’un lamantin en 1929 dans la rivière des Grands Fonds, située au sud-Ouest de la Grande-Terre. Depuis, une photo de Lamantin a été prise à Saint-Martin en 1988 ! (Nicolas Maslach, communication personnelle). Mais mon petit doigt me dit qu’il s’agissait d’animaux erratiques. Aujourd’hui, le lamantin a disparu de l’ensemble des Petites Antilles (Ray, 1960 ; Husar, 1978).

 

** Les sous-espèces anciennement décrites ne sont pas reconnues par Soshani (2005). Il n'y a aucun spécimen de référence au Museum (Jacques Cuisin, communication personnelle). On ne pourra donc pas faire d'étude de génétique pour rechercher quelle forme était présente en Guadeloupe.


Références

  • Anonyme (1917). Nos paroisses de 1635 à 1912. Chapitre 3(2) : Bouillante et la Capesterre (Guadeloupe). Écho des Antilles. Revue mensuelle de N.D. de Guadeloupe, 60 : 376-383.
  • Anonyme (1929). Nos paroisses de 1635 à nos jours. Chapitre 6(1) : le Lamentin. L’Écho de la Reine de Guadeloupe, 103 : 88-96.
  • Du Tertre, R. P. J.-B. (1667). In Histoire générale des Antilles habitées par les françois. Fort-de-France. Ed. Caraïbes, Pointe-à-Pitre, Guadeloupe, 1973. Ré-édition d’après l’édition de Jolly, 1667-16671, tome 2.
  • Husar, S.L. (1978). Trichechus manatus. Mammalian Species, 93 : 1-5.
  • Lartiges, A., Bouchon, C. & Bouchon-Navarro, Y. (2002). Quel avenir pour le lamantin en Guadeloupe ? Étude de faisabilité de la réintroduction du lamantin des Caraïbes (Trichechus manatus) en Guadeloupe. Rapport, DIREN Guadeloupe, Bios Environnement et Univ. Antilles - Guyane, Guadeloupe.
  • Lartiges, A., Vernangeal, M. & Berry, G. (2004). Le lamantin et Manman Dlo dans la culture créole et dans l’histoire de la Guadeloupe. Rapport indépendant, disponible à la DIREN de la Guadeloupe, 33 pp.
  • Pinchon, R., R.P. (1967). Quelques aspects de la nature aux Antilles. Fort-de-France, Martinique, Imprimerie Ozanne & Cie, Caen, France.
  • Ray, C.E. (1960). The manatee in the Lesser Antilles. Journal of Mammalogy, 41 (3) : 412-413.
  • Reynolds, J & Wetzel, D. (2008). Reintroduction of Manatees Tricherus manatus into Guadeloupe, Lesser Antilles: Issues, Questions and possible Answers. Rapport d’expertise, PNG & MOTE Marine Laboratory, 13 pp.
    Shoshani, J. (2005). Order Sirenia. Pages 92-93, in Wilson, D.E. & Reeder, D.A.M., Editors. Mammals Species of the World: A Taxonomic and Geographic Reference. Third Edition, Volume 1. The Johns Hopkins University Press, Baltimore.

commentaires

D
Desolé, c'est en anglais. Mais, un récit très intéressant sur les effets plus larges de la réintroduction d'une espèce clé.<br /> https://www.youtube.com/watch?v=ysa5OBhXz-Q
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T
Merci David pour la vidéo. Le lamantin n'étant pas comme le loup au sommet de la chaîne trophique mais plus bas comme herbivore, il est difficile d'établir un parallèle. On peut juste espérer que si le projet fonctionne, il aura des retombées positives auprès des utilisateurs de la baie et du public.
B
<br /> A quand ce débat sur le lamantin ?<br /> <br /> <br />
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L
<br /> <br /> Le débat a eu lieu le 24 juin. Un compte-rendu (et peut-être un autre article sur ce blog) sera bientôt disponible.<br /> <br /> <br /> <br />
H
<br /> Ce projet, c'est normal amène de nombreuses interrogations et critiques autant sur le fonds que sur la forme et il faut que ça sorte pour en débattre. Je relève dans cet article autant de questions<br /> "scientifiques" qui peuvent trouver réponses ou parties de réponses, par contre on y retrouve entremêlées des positions plus partisanes ou volontairement polémiques, voire idéologiques qui vont<br /> compliquer les discussions. Je vous propose donc d'organiser un débat sur le projet avec les membres de l'association afin que chacun puisse se construire une opinion éclairée. A votre<br /> disposition<br /> <br /> H. Magnin - service biodiversité du Parc national<br /> <br /> <br />
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A
Bonjour,<br /> L'échec de projets de réintroductions produit des effets démobilisateurs si l'objet de réintroduction était de symboliser/labeliser au travers d'une espèce parapluie, la qualité d'une gestion de notre environnement (cf le grd tétras en Cévennes, mal barré). Les acteurs ne voient donc plus la concrétisation des efforts mis en oeuvre...Que reste-t-il pour les mobiliser ensuite ? Le sentiment de travailler pour des objectifs au rabais ?<br /> <br /> La viabilité d'un projet de réintroduction peut être évalué. Dans le cas du Lamentin, je veux bien faire le pari que le coût sera prohibitif pour un résultat à tout le moins hasardeux. Qui parie le contraire avec moi ?!<br /> <br /> Le cas des projets de réintroduction abandonnées existe aussi (le phoque moine en Méditerranée).<br /> Pour autant, à l'attention de l'auteur(e) de ce blog bien sympa, c'est important de trouver des symboles mobilisateurs pour entrainer vers une idée. Il suffit de choisir le meilleur.<br /> G ANGLIO
J
<br /> Il me semble me rappeler que l'ors d'une présentation du projet. il avait été évoqué la très forte probabilité d'une mortalité non négligeable dans le groupe d'individus à introduire. Qu'en est- il<br /> aujourd'hui ? Si le projet ne paraît pas présenter énormément de chances de réussite (voir argumentation rigoureuse de l'article dans ce blog), quelles sont les probabilité de perte dans les phases<br /> qui précédent la réintroduction proprement dite ? Peut-être que ces pertes seraient alors négligeables au regard de la population totale, mais l'impact n'en serait-il pas lui problématique en terme<br /> d'image ?<br /> La suite rigoureuse serait une réponse argumentée qui nous rassurerait.<br /> <br /> <br />
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